Le jour où j’ai licencié mon père !
Récemment j’intervenais devant des étudiants de Master en Management sur le module RH et j’abordais le positionnement si particulier de la fonction RH au sein de l’entreprise. Je voulais illustrer de manière évocatrice l’enjeu permanent, pour le DRH, de la nécessaire conciliation des intérêts collectifs de la Direction et de ceux, plus individuels, des salariés dans ses prises de décision. Je me remémorais alors, a silencio, et presque subrepticement, une expérience personnelle comme belle illustration de ce propos.
Promu DRH d’une grosse filiale industrielle du Nord de la France dans années 90, je découvrais avec une certaine amertume que la vraie mission qu’on m’avait confiée -pas celle que m’avait « vendue » au moment des entretiens de mobilité inter filiales de mon groupe, ma Direction obreptice – consisterait à piloter un nième plan social pour cette structure chroniquement déficitaire : dégraisser encore d’un millier de personnes ce mastodonte malhabile! Bon! À 32 ans on prend cela comme un défi formateur, donc banco: Même pas peur!
Me voilà à tenter de me repérer dans les arcanes juridiques et à goûter à l’art de louvoyer lors de négociations sociales (syndicales plus exactement) houleuses du PSE. Mais j’étais, du coup, et pour la première fois, confronté à la réalité souvent scotomisée par les décideurs dans leur tour d’ivoire, mais qui perce laborieusement derrière les vapeurs des procédures : le drame humain du « licenciement économique collectif » ! 1000 personnes : c’était un nombre sur un tableau de suivi « Prévisionnel/Réalisé », remis à jour chaque semaine et posé sur mon bureau par ma RRH, c’était l’objectif des départs à « effectuer » en 18 mois.
Mais cela entraînait aussi des entretiens individuels et des gestions de « cas » générés par cette opération. Je fus marqué par le premier licenciement à « opérer » (comme en chirurgie): un ouvrier qui, face à moi dans mon vaste mais sombre bureau, se trouvait frappé d’acédie, et pourtant, très attentif à chacun de mes mots, de mes théories d’arguments et des intonations de mon énoncé de notification de licenciement pour motif économique (sic). Cet homme rubescent, à la cinquantaine bien visible, restant là, immobile, sans renauder, aurait pu être mon père : c’est d’ailleurs la première image qui me vint à l’esprit en le regardant droit dans les yeux, fort de ma puissance létale.
Cette « besogne » réalisée avec l’aplomb infrangible de circonstance, ce ne fut à vrai dire que le lendemain matin que m’apparût le contrecoup de cet événement : vous savez, lorsque vous êtes en train de vous raser (ou vous coiffer ou vous laver les dents -ça marche aussi !) et que tout d’un coup vous voyez, là, cette personne dans le miroir et avec une certaine schizophrénie vous regarder, cet « autre » qui vous dit des choses et qui vous assène quelques vérités bien senties.
Cette fois, celui-là me disait : « qui es-tu donc, toi, là, qui m’observes, pour t’autoriser à ce type de méfait de sicaire: casser de l’ouvrier, licencier une personne qui pourrait être ton père? » (ndlr: la référence à mon père ici n’a pour seule motivation que la recherche de l’augmentation de l’intensité dramatique du scénario !). Bien sûr, sur le coup, le choc est rude : « Bon sang, mais c’est bien sûr! Pourquoi accepter de me compromettre ainsi? Qui suis-je pour prendre ce genre de décision ? »
Le doute s’immisce … puis brutalement c’est le déclic : «si ce n’est pas moi qui le ferai, ce sera un autre à ma place qui procédera. Alors vu que c’est mon job de DRH, que je suis payé pour cela, autant le faire moi-même, mais le faire bien ! »
Le faire bien c’est quoi ? C’est réaliser le plan prévu dans le respect des délais et des coûts, mais le faire avec humanité obtenir de ma Direction les moyens pour des conditions de départ et de rebond décentes et efficaces pour ceux qui sont concernés. En somme agir non pas sur le pourquoi et quoi mais sur le combien et comment. « Comment voudrais-tu que ton père soit traité si c’était lui qui ici avait dû être licencié ? ».
J’ai compris là l’essence même du positionnement du DRH : tenter de concilier les intérêts de l’entreprise et ceux du salarié
« Toi DRH en exercice, qui lis ce témoignage : souviens-toi que c’est effectivement bien la Direction de l’entreprise qui te paie, mais n’oublie pas que le « H » de DRH signifie « Humain », et si tu n’es pas à l’aise avec cela change de métier ! ».

