On ne naît pas compétent, on le devient.
Comme chaque matin, je me trouve, à la prise de poste, à 8H00, dans mon bureau, emmi les presses et emboutisseuses de l’unité tôlerie, où j’officie depuis quelques semaines sur mon poste de RRT (Responsable des Relations du Travail). C’est mon premier emploi, décroché tout juste émoulu de ma formation de IIIème cycle de GRH. Je sors mes stylos, mon carnet (page de gauche : «choses à faire », et page de droite : « personnes à appeler »), mes dossiers « en cours » (plan d’action sécurité à finaliser, plan de formation à constituer et à « budgétiser », analyse des causes d’absentéisme de courte de durée pour propositions d’actions à faire à mon chef d’unité…etc.).
Frappe à la porte vitrée, et entre -avant même que je n’ai pu l’y inviter- l’haleine caséeuse due sans doute (au mieux) à l’ingestion d’un sandwich au fromage, pendant la courte pause technique précédant son immixtion dans mon antre, « mon » délégué CGT de l’unité, Luc N…, le cacique de son syndicat à n’en pas douter, pour me soumettre, comme chaque jour, non pas quelques blandices, mais qui un grief, qui une question, qui une revendication, ou tout simplement, une admonestation comminatoire (du genre : « si vous n’y prenez pas garde, le mécontentement va s’amplifier parmi les gars du secteur « traitement de surface » à propos des conditions de travail déplorables imposées par le nouveau découpage des temps méthodes, sur une cadence désormais infernale, et liées à la chaleur insupportable de la cabine de peinture où les intérimaires étouffent littéralement »…).
Comme chaque matin donc, Luc N.-dont le patronyme complet signifie le contraire de « oui » phonétiquement en anglais : prémonitoire pour sa vocation d’adulte : syndicaliste-branche dure- pourtant réputé pour son faciès agélaste, le regard brasillant bien que torve (selon l’habitus de « sa classe » me surprenai-je à énoncer in petto bien sûr), et illuminé sans conteste par l’excitation produite par l’exercice récurrent d’une lutte ouvrière, pour lui, légitime, s’amuse (me semble-t-il) à me torturer et me tester par des « problèmes » qui relèvent le plus souvent de l’application du Droit du Travail (cela tombe bien car je suis « RRT » donc !). Sauf que, RRT, je ne le suis que depuis moins d’un mois, et, débutant dans le métier de surcroît, et je suis ainsi, ab ovo, confronté et soumis à ses interrogations orales périodiques, faites à la fois pour me sonder sans doute, mais aussi et surtout pour «….faire avancer l’application du droit des travailleurs, droit que la Direction s’évertue à bafouer trop souvent (sic)…. » . Assurément Luc N. n’est pas le caudataire de notre Direction commune…. !
Bien entendu, je tente, comme j’en ai pris l’habitude depuis ma prise de fonction, de faire bonne figure, de masquer ma déréliction passagère et de feindre la maîtrise professionnelle en toutes circonstances -pour conjurer sans doute autant que possible le « syndrome de l’imposteur » qui m’étreint et ne me quittera plus pendant une année entière (vous savez cette petite musique lancinante qui résonne dans votre tête, chaque fin de semaine, quand vous regardez trop distraitement le film du dimanche soir à la télé, à cause d’une sourde angoisse qui vous prend aux tripes (celle qui provoque chez vous ces fièvres algides et ces dérangements entéraux) et qui vous susurre à l’oreille (intérieurement) : « comment ne vont-ils pas se rendre compte enfin, là-haut, dans les bureaux de la Direction Générale, qu’ils se sont bien trompés sur mon compte, que je ne suis pas à la hauteur du poste qui m’a été confié, que je vais faillir et que mon impéritie va finir pas éclater au grand jour ! »).
A noter au passage que le jour où ces désordres comportementaux, symptômes d’un mal-être, m’ont quitté, environ un an et demi après ma prise de fonction, j’ai compris qu’il était temps de « bouger » et d’accéder à des responsabilités plus importantes, quitte à de nouveau me retrouver « sous tension ». J’ai compris aussi que mon moteur personnel et professionnel était le « challenge », la pression d’une barre placée au-dessus de « mon record personnel » du moment. Un peu comme lorsque que l’on apprend à faire du vélo, et qu’on comprend que pour ne pas tomber il faut pédaler et avancer, rouler (l’immobilisme précède alors la chute!).
Mais le problème qui se pose à moi alors, source de mes angariades du moment, c’est que chaque sollicitation de mon « délégué syndical préféré » me fait l’effet d’un coup de poignard. Chaque question, chaque demande, requiert une expertise en droit social, un appel à une référence d’article de Loi du Code du Travail ou des jurisprudences afférentes. Or le vernis en Droit social qui m’a été donné -par un praticien reconnu mais sur un nombre d’heures de cours bien trop restreint pour une matière d’un abord si abscons voire abstrus- lors de ma formation initiale, pourtant si récente, ne me permet assurément pas de répondre à ces points de droit si concrets et précis.
Mais j’ai trouvé la parade : plutôt que de sombrer dans une acédie mortifère, à chaque fois que je ne sais pas répondre « du tac au tac », et plutôt que de répliquer ab hoc et ab hac, telle l’esquive salvatrice d’un escrimeur, j’indique avec un aplomb me rendant presque crédible, après quelques pandiculations matinales, comme exutoires à ma nervosité mal contenue, et en guise de diversion, que « …je suis occupé sur un « gros et urgent dossier », et je vous (mon délégué) invite à revenir d’ici une heure quand je serai enfin plus disponible pour apporter une réponse précise à votre (sa) demande… ».
Vous êtes plutôt « Lamy social » ou « Francis Lefebvre »?
Pourquoi cette pirouette ? Pour me laisser du temps pardi ! Ni une, ni deux, je plonge immédiatement dans mon « Lamy Social » (la bible des RH), pour y trouver le sésame : un article de Loi, une jurisprudence récente (ou non) un commentaire, une glose quelconque qui me permette de:
-1 comprendre l’objet de la demande
-2 Instruire une problématique
-3 formuler une réponse licite ou consensuelle, voire…
Je me souviens de ces débats -amusants rétrospectivement- entre professionnels RH à l’époque, au sujet des préférences des uns et des autres quant à leurs sources en Droit social: à l’instar de la question « Thé ou Café? », ou « Vacances à la Mer ou à la Montagne », nous avions ici le choix cornélien entre « Lamy Social » et « les Editions Francis Lefebvre ». Comme des adeptes de deux philosophies ou deux religions distinctes, dont les points de vues à ce sujet étaient tranchés, et assurément irréconciables, le débat s’avérait sans fin.
Ainsi au retour (trop rapide à mon goût à chaque fois) de mon tortionnaire, j’apparais comme le « sachant », et peux faire mieux qu’illusion, jusqu’à demain, où là, peut-être, le pot aux roses sera enfin découvert…
Ce petit manège durera un an et demi, avec plusieurs conséquences inattendues pour moi, mais évidentes à mes yeux aujourd’hui, rétrospectivement, en tant que spécialiste (auto-déclaré désormais) du management des talents et de la compétence :
Après « cinq » (jours ouvrés que compte une semaine) fois « quatre » (semaines par mois) fois seize (mois effectués au total ici), soit plus de trois cents « épisodes » comparables, je m’étais construit une « compétence » pointue en droit social.
Per aspera ad astra
Par le fait d’une répétition édifiante de ces situations de travail plus ou moins (plutôt moins que plus souvent de fait ici) maîtrisées, j’ai pu :
– mobiliser mes ressources personnelles (mes acquis par la formation), documentaires (le salvateur analogon « Lamy social et ses annexes »), et issues de mon réseau (les autres RRT plus seniors, eux, des autres unités qui n’en pouvaient plus de mes appels désespérés chaque jour sur des « points de droit social»).
– Pour exercer (chaque jour, plus de 300 fois, au bas mot) une activité prescrite (ici mon poste de travail de RRT consistant ici à formuler des « solutions légales et/ou conventionnelles ou d’usages en matière de droit du travail pour ma structure et les salariés y évoluant).
– Finalement de plus en plus maîtrisée et réussie (rien à voir en effet entre mes prestations pusillanimes et empruntées des premiers jours, et mes « sentences » affirmées et irréfragables, un an et demi plus tard, signes d’une capacité acquise d’aperception en matière de Droit Social…).
Voilà finalement, selon moi, « la meilleure» illustration en guise de définition de ce qu’est la « Compétence ».
Les ingrédients essentiels en sont non pas les connaissances initiales (le savoir) mais bien l’exercice répété (une turlutaine, « faire ses gammes » diraient les musiciens), et, in fine, de plus en plus réussi, (la capitalisation de bonnes pratiques, d’astuces, de tours de main : le savoir-faire en somme), comme signe -mieux: comme exsudat- de l’expertise acquise.
Mais la compétence a cela de particulier, qu’elle est périssable : moins on l’exerce et plus elle s’oblitère (contrairement aux piles Wonder, qui « ne s’usent que si l’on s’en sert », la compétence, elle, ne s’use que si l’on ne s’en sert pas). D’ailleurs, depuis le moment où j’ai cessé de pratiquer intensivement le droit social en entreprise, celui -ci a continué à évoluer, à se modifier, à s’actualiser, creusant par là-même un écart létal entre mon savoir-faire et les besoins de mes clients internes (puis externes en tant que consultant). De sorte que, sauf à entretenir par la formation et les lectures un niveau de savoir et connaissances suffisants pour une pratique convenable, l’expertise s’éteint, devient obsolète, surannée. (Idem pour la pratique des langues ou de l’informatique par exemple, fort propices à une « usure de compétence »).
Ce qui rend « magique » à mes yeux cette compétence présentée comme telle, c’est la valeur précieuse de celle-ci sur le marché du travail, du fait même qu’elle est « ambulatoire » c’est-à-dire que le « porteur de compétence » la transporte avec lui d’un poste à l’autre, d’un métier à un autre, d’un univers professionnel à un autre, par le truchement de la transférabilité de la compétence…C’est « top », car les compétences ainsi successivement acquises, incorporées chez l’individu (le travailleur), alimentent le « portefeuille de compétences» de celui-ci, pour son plus grand bien et bénéfice, car ces compétences augmentent la valeur du travailleur sur le marché du travail (interne ou externe).
Je retiendrai également la notion de « passion » qui appert ici : si au départ, la matière du droit social m’apparaissait comme plus que rébarbative car très abstraite et emplie de règles et seuils qui ne renvoyaient chez moi à aucun « vécu » ni sens ou expérience, elle devenait petit à petit une matière riche, vivante, évocatrice (emplie cette fois de situations de travail connues, vécues, subies ou maîtrisées selon), et, ainsi, le fait de trouver des solutions aux problèmes posés, allait devenir progressivement source, je ne dirai pas de fruition (quand même !) mais de frissons, liés à l’émission sans doute d’une quelconque hormone de plaisir à réussir et maîtriser son art (la dopamine ?).
Un effet collatéral amusant mais précieux à retenir ici aussi, tient à ce qu’on pourrait nommer « l’apprentissage vicariant ». Selon Doron & Parot, l’apprentissage vicariant « ..résulte de l’observation d’un modèle, c’est-à-dire d’un congénère, exécutant le comportement à acquérir ». Plus récemment Bandura précise la théorie de l’apprentissage social (« Social Learning Theory », abrégée SLT), qui décrit « …comment l’enfant peut apprendre de nouveaux comportements en observant d’autres personnes : il imite les modèles de comportement qui font l’objet de récompenses et non de punitions (notion d’«observational learning ») ».
Ainsi, « mon » délégué apprenait autant que moi (ou plus exactement nous apprenions tous les deux « en même temps » et par une « interaction réitérée » (sic). De fait, il progressait « aussi » dans sa maîtrise du sujet du droit social, me sollicitait au fur et à mesure que les semaines passaient, avec des sujets et questionnements de plus en plus « pointus », dans un jeu qui confinait à une véritable joute verbale et technique de haut vol. Nous apprenions « ensemble » !
A noter que cette « chorégraphie » a sans doute beaucoup joué dans la certaine accordance que nous nous sommes découverts, et le respect mutuel que nous avons fini par nous vouer l’un à l’autre, par-delà les divergences profondes quant à nos visions (et idéologies) du monde du travail, et les discours convenus que chacun de nous deux pouvait tenir en présence de tiers lors de nos réunions mensuelles de DP ou trimestrielles de CHSCT où nous nous atêtions joyeusement dans un jeu de rôle convenu….

