« Le vide n’existe pas »
Le présent article se veut être rédigé comme une réaction « à chaud » à l’excellent post sur linkedIN de Christel de Foucault :
« On en a rêvé ! LinkedIn l’a fait ! Finis les trous dans le CV ! Grâce à une nouvelle fonctionnalité ! »
Car selon moi, la question ici peut-être est mal posée.
Pourquoi en effet parler de « trou »?
Un trou c’est du «vide» entouré de «plein de quelque chose ». Est-ce que « pendant ce trou » (mentionné sur son cv) on est resté simplement à dormir dans son lit? Non! On a fait des choses qu’on a vécues, des choses qui ont fait grandir : il s’agit d’expliquer en effet en quoi ce trou a « servi »…
Exit donc les cv relatant des parcours linéaires (vive la disruption), des trajectoires arithmétiquement et irrépressiblement ascendantes (oui aux yoyos professionnels), des carrières « pleines »(Hourra pour les « trous » dans le cv!).
Le cv « linéaire », tel qu’il est requis encore aujourd’hui dans les canons des acteurs du marché du travail, relève désormais de l’ancien monde (old school diraient les adeptes des anglicismes superfétatoires à la mode).
Tous les conseillers en évolution et transition professionnelles savent et répéteraient à l’envi combien les compétences -ces promesses de réussite et formes de monnaie d’échange sur le marché du travail et de l’employabilité- ne s’acquièrent pas seulement dans l’exercice d’une activité professionnelle mais bien également dans des expériences « autres », dans des sphères alternes de pratiques qu’on peut (qu’on doit ?) valoriser tout autant. D’ailleurs ne dit-on pas que « …tout dépend de la focale utilisée (la maille) dans la rédaction desdites compétences pour d’un coup mettre en lumière un savoir-faire acquis dans un univers extraprofessionnel et transférable y compris dans le champ professionnel?« . (cf « Démarches « compétences » et Gestion de carrière » que je développe par ailleurs dans mes articles sur le sujet sur linkedIn).
Ce qui compte, c’est ce que l’on a à en dire, ce qui compte, ce sont les mots que l’on met sur son « vécu » pour donner du sens pour celui qui écoute (ou lit) . Ainsi, une expérience (professionnelle notamment) inscrite sur un cv ne vaut qu’au travers de ce que peut en dire celui (celle) qui l’a vécue et comment il (elle) la commente et la met en avant comme expérience formatrice …
De plus, le « trou » dans le cv peut avoir, tel un produit de contraste utilisé pour une scintigraphie, ses propres vertus de « traceur » (comme le produit iodé utilisé ci-dessus) : l’imperfection (le trou dans le cv) , en tant que symptôme des tentatives de dissimulation de son auteur, est de facto révélée davantage, valorisée, mise en lumière, ce qui la rend désirable plus encore.
En écrivant ces lignes je me remémore mes lectures des écrits de Roland Barthes :
« L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille? Dans la perversion (qui est le régime du plaisir textuel) il n’y a pas de « zones érogènes » (expression au reste assez casse-pieds); c’est l’intermittence, comme l’a bien dit la psychanalyse, qui est érotique: celle de la peau qui scintille entre deux pièces (le pantalon et le tricot), entre deux bords (la chemise entrouverte, le gant et la manche); c’est ce scintillement même qui séduit, ou encore : la mise en scène d’une apparition-disparition ».
In « Le plaisir du texte » – Page 19 – Editions du Seuil (1973).
Je prône donc ici la mise en exergue du « trou du cv » comme un joyau serti dans l’écrin du curriculum vitae – lui si austère le plus souvent- et qui le relève et le révèle (anagramme de renforcement au besoin…)..
Le trou du cv » , un « silence » comme essentiel à sa compréhension à l’instar également de l’importance (la fonction même) des silences en musique. Le silence comme :
- une respiration (utilisé pour articuler/aérer un phrasé musical, à l’image de la virgule ou du point)
- une mise en valeur rythmique (exploités dans les syncopes ou avec certains accents, le silence peut rendre un phrasé plus incisif, plus nerveux et dynamique). La fonction du silence est donc de structurer et de rendre le propos (musical ici) plus compréhensible
- une note dramatique (utilisés comme suspension, comme interruption, comme respiration retenue, comme élément rendant une avancée difficile, par exemples ; le silence peut devenir un élément narratif majeur. Il met alors en valeur l’action et peut insuffler la vie à un phrasé musical trop mécanique).
Une fameuse citation de Miles Davis, compositeur et trompettiste de jazz américain nous l’enseigne :
« La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer ce silence » .
Rappelons-nous pour finir ce que nous a appris la physique quantique :
« Le vide classique n’est pas vide. Même quand on a supprimé toute la matière et le rayonnement thermique d’une partie de l’espace, le vide de la physique contient encore des champs électromagnétiques, des particules fugaces, et possède une certaine énergie…. ».
CQFD !
Un « trou » (sur un cv) n’est jamais vide, il signifie toujours quelque chose à (en) dire….
Yannick Plante

