Je reprends et persévère sur cette rubrique périodique de mon idiolecte, des mots et expressions que j’ai pu (et en passe encore d’) utiliser lors de mes pratiques professionnelles de DRH, consultant RH ou coach de dirigeants en entreprise. Ce sont des mots et expressions que je retire d’un vocabulaire du registre souvent soutenu, voire rare (précieux même parfois !), et qui permettent à la fois de définir avec finesse et précision -comme la langue française le permet tant- les comportements, compétences, attitudes, traits de personnalité, ou parfois travers des acteurs du monde de l’entreprise, et au passage, d’exhumer, faire revivre et mettre à l’honneur ces pépites pourtant tombées en désuétude le plus souvent. Ces mots peuvent ou ont pu émailler mes comptes -rendus d’entretiens de recrutement ou mobilité de mes candidats, mes bilans de compétences ou d’accompagnement en outplacement, mes notes et procédures RH ou chartes managériales, mes rapports d’audits en tous genre, et leur donner une petite touche que certains trouveront par trop « sophistiquée », mais que j’assume ici ouvertement. Si certains de ces mots ou expression de « mon » florilège vous font réagir, vous plaisent, vous surprennent ou vous agacent, si d’autres sont de votre champs lexical et que vous voulez m’en faire la joie du partage, merci de réagir et me le faire savoir, d’autres suivront…!
Le mot du jour : Acrasie
Contexte d’utilisation : relations humaines, relations managériales, parcours professionnel, coaching.
Rubrique : Management et relations interpersonnelles et hiérarchiques
Enoncé contextuel : » M X…, fonctionnaire de collectivité territoriale, alors qu’il sait pertinemment qu’il couvre et endosse les comportements délictueux de sa Présidence, ne dit mot, et, dans une posture qui prend tous les atours de la prévarication, fait perdurer même ces exactions de concussions sur les marchés publics de son territoire. Ce comportement acratique le mine mais pour l’heure ses ruminations nocturnes ne l’ont pas encore amené à dénoncer ces pratiques, ni à tenter de s’en éloigner par une démission qui pourtant lui serait salutaire.
Définition : Syndrome qui se manifeste par une incapacité à suivre son meilleur jugement, souvent en raison de la prédominance des désirs irrationnels sous-jacents.
Mes commentaires :
En ligne droite du grec ancien akrasia, le vocable à l’honneur ici ne doit pas être confondu avec ses paronymes, écrasis (cet amas confus de matières ou d’êtres écrasés) ou même achromasie (qui elle renvoie à l’absence totale de vision des couleurs qui s’accompagne le plus souvent d’une atteinte de l’acuité visuelle, de photophobie et de nystagmus…).
L’acrasie est ainsi souvent invoquée pour rendre compte de cas d’actions accomplies par des cadres ou collaborateurs confrontés à la corruption ou à toute action ou comportement répréhensible récurrent, souvent commis par leur propre hiérarchie au sein de leur entreprise. Ces personnes acratiques accomplissent d’abord une action acratique, de manière libre et intentionnelle, c’est-à-dire contraire à ce qu’ils jugeaient préférable de faire, puis réalisant une action de direction opposée (contre-acratique), après généralement une phase intermédiaire de rumination[1], fort déplaisante celle-là, car symptôme d’un conflit de valeurs extrêmement fort. Ce processus de décision « action acratique=>rumination=>action contre-acratique », quoique parfaitement irrationnel, leur permet de retrouver une cohérence avec leur système de valeurs. C’est Alain Anquetil qui a montré qu’« en matière de management, une telle situation est très problématique, d’autant qu’éviter l’akrasia semble moins dépendre de la qualité de l’environnement professionnel que du caractère de la personne »[2].
Généralement trois options s’offrent à une personne en situation de conflits de valeurs : 1) se soumettre, 2) se démettre, 3) rester tenter de faire changer la situation, entraînant moultes ruminations et sentiment de culpabilité. La seule solution de sortie de la phase acratique dès lors, par une phase contre-acratique, est soit de pouvoir faire changer de pratique ou de comportement son « écosystème » soit de s’en extraire (par la démission). La première option demande un courage, une force de caractère, une maîtrise de soi (appelée en grec ankrateia) souvent extraordinaire et recèle par voie de conséquence une mise en danger professionnelle voire personnelle. La seconde est plus aisée à condition que « l’employabilité » du sujet concerné soit telle qu’elle permette un rebond professionnel à court terme, mais pour autant n’obvie en rien le risque de retrouver plus tard la même situation et donc la même lâcheté face à ce dilemme de valeurs réitéré.
L’individu fait le choix acratique soit par manque de maîtrise de soi (manque de courage) soit par compartimentage mental (les deux options se valent et restent dans des sphères de pensée indépendantes) mais surtout explicable par le fait que la version (option) acratique est plus désirable et saillante que la première (rationnelle mais risquée).
L’acrasie rend donc compte d’un comportement incohérent de la personne vis-à-vis de son propre système de valeurs, qui, bien entendu, crée une tension psychique forte.
Conseil/Mise en garde : En matière de management, rien n’est moins imprévisible que les changements de style managériaux (au gré du turn over de certains dirigeants ou « élus ») ou des contraintes externes à l’entreprise qui font revoir les « priorités » selon la conjoncture, surtout si l’éthique de l’entreprise n’a pas été considérée comme une boussole forte et mise en mots et inscrites dans une charte d’éthique à appliquer et qui oblige tous les acteurs de l’entreprise. Dès lors les situations propices à l’apparition de syndromes d’acrasie, notamment chez les cadres et managers en charge de relayer les valeurs et les bonnes pratiques managériales, ne sont pas si rares. Finalement c’est bien davantage le système de valeurs (fortes) des sujets concernées, leur éducation, leurs vertus personnelles intrinsèques (continence, courage…) qui leur permettra de sortir de cette géhenne qu’est l’acrasie et de prendre la décision de s’opposer ou de s’effacer…
A lire dans la même collection :
« Chleuasme »
« Holistique »
« Hypégiaphobie »
« Latitudinaire »
« Quérulent »
« Séide »
« Vérécondieux »
[1] La rumination consiste en des pensées répétitives surgissent inopinément à la conscience de la personne, signe qu’un but ou une valeur, important pour elle, est menacé.
Yannick Plante

